Le jour le plus long

18 OCT 17
Le jour le plus long
Catégories : Recherche

Je rédige ce billet dans des conditions qui peuvent paraître très agréables (finalement elles le sont) : au bord d’une piscine d’un motel de Pasadena, juste en face de la bibliothèque universitaire, séparée du motel par le Colorado Boulevard, une énorme ligne droite, qui fait partie de la route 66.

Je n’imaginais pas me retrouver là il y a une trentaine l’heure, où j’étais tranquillement en train de dormir dans ma petite chambre du cottage à l’observatoire du Mont Wilson. J’avais enlevé la plaque de placo noire qui nous sert de volet. La chambre donne plein sud, il y faisait une chaleur pas possible. C’était marrant d’ailleurs de voir les lampadaires de la banlieue de Los Angeles juste au bout de mes pieds. Malgré la chaleur, j’ai pu m’endormir vers minuit environ.

Vers 4h45 du matin, j’entends des bruits de pas, et une lampe électrique s’approcher. Je me suis tout de suite dit que c’était François qui était parti faire un tour pour rejoindre les Niçois qui observaient cette nuit. Finalement non, c’était Larry Webster, l’administrateur principal de l’observatoire, qui déboule en tapant sur la porte et en criant « Fire on the mountain ! fire on the mountain ! ». Branle bas de combat, à peine le temps d’enfiler un pantalon et une veste par dessus mon pyjama, de prendre mon passeport, et de filer devant le bâtiment principal de l’observatoire comme lieu de rendez-vous. C’est un peu la panique et on n’a pas beaucoup d’infos. On ne sais pas trop où le feu a pris. Le ciel est orangé en direction de l’ouest, avec beaucoup de fumée, mais difficile d’appréhender les distances. Les Niçois nous rejoignent. Fini pour eux la nuit d’observation. Après quelques minutes, nous sommes invités à entrer dans la coupole du télescope Hooker. Depuis la passerelle (celle là-même où j’ai pris des photos il y a quelques jours), on voit un peu mieux ce qu’il se passe. Ça brûle juste à l’entrée de l’observatoire, sur la gauche de la (seule) route pour redescendre. Cette fois on distingue clairement les flammes. Par moment, d’énormes flammes montent le long d’un arbre avant de disparaître. On voit passer quelques hélicos, probablement la télévision. Tout le monde est calme, le vent pousse la fumée dans la direction opposée, et tant que ça ne change pas, a priori ça n’atteindra pas l’observatoire.

5h30 du matin, Larry a eu des instructions des pompiers sur place. Ils font évacuer l’observatoire par précautions. On ne doit prendre que le strict nécessaire et partir tout de suite. Pas de rassemblement à un endroit précis, pas de pointage des personnes pour vérifier si on n’oublie personne. C’est le bazar total. Dans la précipitation, je prends mon sac à dos avec mon ordi (outil de survie indispensable, c’est bien connu), un caleçon de rechange qui traînait par là, et les pastilles pour mon mal de gorge. J’oublie de prendre ma trousse de toilette dans la salle de bain (grave erreur car on sait quand on descend, mais pas quand on remonte). Côté fringues de rechanges, impossible de faire quoi que ce soit. Je prends le dernier Tshirt qu’il me restait de propre dans l’armoire. Toutes mes fringues sont sales, et je devais faire une lessive ce matin très tôt. C’est quand même pas de bol…

Le temps de tout jeter à l’arrière de la voiture, et nous voilà parti. On découvre au passage que la caméra de recul de la voiture est infrarouge, ce qui est très agréable quand on pense qu’on est garé au bord du précipice (faudra que je vous montre ça en photo, on est vraiment au bord du précipice, et c’est pas le grillage en plastique qui protège de grand chose). Le temps de traverser l’observatoire, c’est lorsque nous approchons de l’entrée que l’on se rend compte que le feu est vraiment tout près, entre 200 et 300m je dirais, sur la gauche de la route. J’essaie de prendre quelques photos depuis la place passager de la voiture, mais c’est pas facile. Ça bouge, et comme il fait nuit, les temps de pose sont un peu long.

Arrivée à l’entrée de l’observatoire, sur le grand parking, environ une bonne dizaine de camions de pompier, tous gyrophares allumés. Ils ne peuvent pas faire grand chose pour l’instant. Je pense qu’ils sont plus là pour protéger les antennes de la télé américaine juste à côté de l’observatoire, et l’observatoire lui-même. Nous prenons Redbox Road, la route qui permet de quitter l’observatoire. Le feu est derrière nous, ouf. La descente vers La Canada devrait se faire sans encombres. Barrage de police lorsque nous arrivons en bas de la route qui mène à l’observatoire, pour rejoindre Angeles Crest, qui redescend vers la ville. Ils interdisent à quiconque de monter à l’observatoire, et pointent tous ceux qui partent. J’avoue qu’on a rien compris à ce qu’à dit le flic sur le moment. À notre décharge, il est 6h du mat, et il parle super vite avec un bon accent californien. Il a fallu lui indiquer qu’on était français, et on lui a demandé de parler bien plus lentement.

arrivée vers 7h à La Canada. On va direct sur le parking du Ralph, où on a l’habitude de faire nos courses. Depuis le parking, on voit la fumée s’échapper de l’observatoire. Le vent souffle bien vers le sud, ce qui est une bonne nouvelle pour nous. J’en profite pour faire une petite photo, on a un magnifique croissant de Lune, et Vénus juste en dessous…

On attends un peu dans la voiture, histoire de dormir un peu, mais le sommeil ne vient pas. Pas étonnant, ça bouscule un peu ce genre de truc. Arrivée d’une camionnette d’ABC7, la télé locale, qui se gare devant le Starbuck, probablement pour boire un café avant de monter à l’observatoire. François va voir immédiatement les journalistes pour avoir des nouvelles, et finalement se fait interviewer 🙂 Trop marrant, j’en profite pour immortaliser l’événement.

Chose encore plus marrante, on retrouve la femme de Larry sur la terrasse du starbuck. Ils vivent tous les trois avec leur petite fille de 6 ans sur le site de l’observatoire. Elle a évacué avec sa fille, et Larry est resté sur le site. On en profite pour récupérer tout un tas de numéros de téléphone pour pouvoir rester informés (celui de Larry, celui de sa femme…). On est partis pour rester au moins la journée en bas. Elle nous indique qu’il y a pas très loin un joli parc à visiter, au frais. Excellente nouvelle, je ne nous voyais pas rester la journée sur le parking du magasin ! Le temps de noter l’adresse, puis retour au Ralph pour faire quelques courses pour le petit déjeuner et le déjeuner du midi. Pour se remettre de nos émotions, ce sera donuts, jus d’orange et fraises. Départ pour le jardin, tout proche en fait. Il y a à l’entrée une zone de pique-nique avec des tables en bois, à l’ombre. Parfait pour petit déjeuner. Qu’est-ce que ça fait du bien. La seule chose qui manque, finalement, c’est un bon café pour se réveiller. On commence à voir les hélicos bombardiers faire des allers et retours entre l’incendie et un point d’eau juste derrière le parc. Il n’y en a que deux. Ça semble léger, d’autant plus qu’il leur faut bien 15 minutes pour faire un aller/retour. On appendra plus tard que les pompiers ont fait appel à des avions en renfort, mais qu’ils n’arriveront pas tout de suite.

Visite du parc le matin. L’entrée est habituellement payante (9 dollars par personne, c’est pas la ruine non plus), mais le 3e mardi de chaque mois, l’entrée est gratuite ! Ça tombe bien. Enfin un peu de bol dans cette journée de m***, ça fait du bien 🙂 La température commence à monter. Heureusement, il y a beaucoup d’ombres et de cours d’eau dans ce jardin. C’est vraiment chouette. On croise un autre scientifique qui était à l’observatoire. Il a eu manifestement la même idée que nous. On se trouve un coin à l’ombre, dans une petite cabane en bois, avec des prises électriques. Le pied, on va pouvoir brancher les ordis. Malheureusement, il y a bien une bonne dizaines de réseaux wifi, mais tous protégés par mot de passe, et apparemment, le jardin n’a pas son propre réseau wifi. Pas grave. On prendra des nouvelles plus tard. On a toujours les news de Larry par SMS de toutes façons.

sortie du jardin à midi pour manger (la nourriture est interdite à l’intérieur). On s’est pris des espèces de sandwich jambon fromage salade déjà coupés en morceaux, et des crudités avec une sauce tartare. C’est pas mal. En tout cas ça fait du bien, on avait sacrément faim. Le ballet des hélicos continue toujours, et il y a toujours de la fumée au loin. Pas bon signe ça… Nous sommes rejoints par l’équipe de chercheurs de Nice. Dur journée pour eux car le feu s’est déclaré pendant leur nuit d’observation, du coup ils n’ont pas dormi de la nuit en plus. Discussions bien sympa, nous partageons notre repas avec eux. Ça fait passer le temps en attendant d’avoir des nouvelles.

14h30, Larry nous envoie un message pour nous dire qu’il va passer dans les chambres pour nous récupérer des affaires et nous les redescendre à l’entrée de RedBox Road (là où il y a le barrage de flic). Chouette, des habits propres, une trousse de toilette, les bonnes nouvelles arrivent. En tout cas, très gentil ce Larry, nous apprécions son geste, c’est cool ! Ça veut dire aussi qu’on ne remontera pas ce soir, mais bon, récupérer nos affaires, c’est déjà bien.

Arrivée sur le parking où il y a le barrage. Larry est là avec son pick-up et nos affaires derrière. Les collègues ont leur gros sacs de voyage avec leurs affaires dedans. Pas de trace de ma valises, mais j’ai un petit carton dans lequel Larry a mis ce qu’il à trouvé… c’est-à-dire mon sac de linge sale que je devais laver le matin même ! Argh, pas de bol, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec des habits sales ! Heureusement, il y a ma trousse de toilette, ça limite les dégâts. Tous mes habits propres étaient bien rangés dans l’armoire, et du coup il ne les a pas trouvés. Bon, je ne lui en veux pas, c’est déjà super qu’il ait pu nous descendre les affaires jusqu’au barrage. Il nous indique également l’adresse d’un motel à Pasadena qu’il nous recommande. Parfait, nous allons pouvoir y aller tout de suite. Enfin un endroit où se poser, avec une salle de bain, des toilettes, les trucs de base quoi.

Arrivée sur place, Motel avec piscine. Ahhh, la récompense ultime ! J’enlève vite mes fringues parce que je n’en peux plus de la chaleur. Et je me rends compte que j’ai passé la journée entière avec mon pyjama sous mon pantalon. Tu m’étonnes que j’ai eu chaud ! Mais quel con ! Bon, on en a bien rigolé, ça détend. Pendant que les collègues foncent dans la piscine, je commence de laver mon linge à la main dans la baignoire (je rappelle que je n’ai maintenant que des fringues sales, y compris sur moi). J’étends tout sur des cintres après la barre de la douche, et je commence à sécher au sèche cheveux. Je ne vous raconte pas le temps que ça m’a pris pour avoir des habits propres et secs. Un petit coup de repassage, et zou, c’est reparti pour un tour. Petit tour dans la piscine avec un caleçon de bain qu’on m’a prêté (le mien est évidemment dans l’armoire à l’observatoire). Quel bonheur ! La piscine, en soi, c’est déjà cool, mais après cette journée et cette chaleur, qu’est-ce que ça fait du bien !

Petit tour sur internet pour avoir quelques infos sur l’incendie. Voir par exemple ce reportage. Les images nous confirment que c’était chaud !

Repas le soir avec nos trois collègues Niçois au Lucky Baldwin, pas très loin d’ici (si vous suivez la série The Big Bang Theory, vous avez dû en entrendre parler). Double fish and chips avec une bonne bière. On l’a bien mérité, non ? Retour au motel vers 21h30 (on n’a pas fait d’excès, hein ?). Enfin un peu de temps et du réseau pour prévenir de la situation, puis au lit. Cette journée a décidément été particulièrement longue, un peu comme ce billet finalement !

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